Le scolyte nordique de l'épicéa (SNE, Ips duplicatus) est une espèce de scolyte envahissante originaire du nord de l’Europe et d'Asie. Ces dernières années, le SNE s'est répandu en Europe et a causé des dégâts considérables aux épicéas dans certains pays d'Europe de l'Est. En 2019, le SNE a été détecté pour la première fois en Suisse et dans la principauté du Liechtenstein.
Dans le cadre du présent projet, différentes études ont été menées en 2024 sur la présence de cette espèce de scolyte en Suisse et dans la Principauté du Liechtenstein. D'une part, l'aire de répartition actuelle de l'espèce dans le nord-est de la Suisse a été délimitée à l'aide de pièges attractifs. Comme l'espèce est originaire de régions plus septentrionales et qu'elle est donc adaptée à des températures plus froides, la répartition de l'espèce a également été étudiée le long de gradients altitudinaux (500 m - 1'900 m au-dessus du niveau de la mer). Les gradients de piégeage ont été installés dans des régions des Préalpes et des Alpes où le coléoptère avait déjà été détecté en plaine les années précédentes. Afin de déterminer si le SNE se développe un peu plus rapidement que le bostryche typographe en raison de températures de développement optimales légèrement plus basses et si, par conséquent, il essaime un peu plus tôt, les périodes de vol des deux espèces de coléoptères ont été surveillées pendant toute la saison de vol sur 6 sites à l'aide de pièges à scolytes attractifs contrôlés chaque semaine. Afin d'estimer la contribution du SNE aux dégâts actuels causés par les scolytes aux épicéas, du bois frais infesté a été examiné dans la zone d'infestation connue pour y déceler des galeries de ponte du SNE. Les SNE isolés à partir de bois d'épicéa infesté ont en outre été examinés quant à la présence d'agents pathogènes fongiques exotiques associés. Enfin, les résultats obtenus ont été combinés avec des informations issues de recherches bibliographiques pour élaborer une nouvelle fiche d'information contenant des critères de détermination, des caractéristiques biologiques et des recommandations de gestion pour la pratique.
Les analyses visant à délimiter son aire de répartition ont montré que le SNE est déjà largement répandu dans le nord-est de la Suisse et qu'il a été détecté dans 47 % des peuplements d'épicéas surveillés parmi ceux sélectionnés. L'espèce est particulièrement présente le long de la frontière nord-est du pays, où l'on suppose que l'invasion a commencé. Actuellement, le site le plus occidental se trouve dans le canton de Bâle-Campagne. On a toutefois constaté que les taux de capture mensuels du SNE sont encore très faibles sur de nombreux sites (médiane = 1,25 coléoptères par mois), notamment en comparaison avec le scolyte typographe, qui a souvent été capturé en plus grande quantité comme prise accessoire (médiane = 4,4 coléoptères par mois). Les données montrent dans l'ensemble que le SNE a pu s'établir en de nombreux endroits, mais qu'il n'a manifestement pas encore pu constituer de grandes populations.
Les résultats des suivis de pièges le long des gradients altitudinaux montrent que le SNE s'est établi dans les Préalpes et les Alpes principalement aux deux altitudes les plus basses (500 - 553 m et 747 - 793 m). La capture la plus élevée a été effectuée à 1'267 m d'altitude. En revanche, le scolyte typographe a été détecté comme prise accessoire dans les pièges à tous les niveaux d'altitude sauf à 1'755 mètres. Comme la présence du SNE est attestée à la base de quatre des cinq gradients altitudinaux depuis au moins 2019, l'espèce aurait eu entre-temps suffisamment de temps pour continuer à se propager dans les peuplements d'épicéas le long du gradient d'altitude. Nos données indiquent donc que l'insecte préfère les zones de basse altitude et qu'il ne constitue pas une menace pour nos pessières de montagne dans les conditions climatiques actuelles.
La surveillance des périodes de vol du SNE et du scolyte typographe a montré que les périodes de vol des deux espèces de coléoptères correspondent exactement, bien que le SNE nécessite, selon des essais en laboratoire, des températures de développement un peu plus basses et qu'il ait donc pu se développer en principe un peu plus rapidement que le scolyte typographe dans les conditions de laboratoire. En 2024, le vol des coléoptères hivernants des deux espèces a commencé début avril, celui de la première nouvelle génération à partir de la mi-juin. De même, à partir de la mi-août, on a pu constater sur la plupart des sites des activités de vol pour les deux espèces, qui ont été attribuées au vol de la deuxième génération de coléoptères. L'envol de la deuxième génération de coléoptères, suivi de l'installation d'une troisième génération, n'a lieu que lors d'années exceptionnellement chaudes. Tant pour le SNE que pour le scolyte typographe, on a pu constater un deuxième vol de la première génération de scolytes ayant passé l'hiver et qui, après l'installation d'une première couvée, ont essaimé à nouveau pour produire une génération soeur. La comparaison avec les prévisions de la simulation en ligne des scolytes (BSO, www.borkenkaefer.ch) a en outre montré que les modélisations concordaient avec les données de vol relevées (SNE et scolyte typographe) lors de nos surveillances hebdomadaires. Ces conclusions montrent que le BSO pourra également être utilisé à l'avenir pour prévoir les périodes de vol du SNE.
Lors de l'examen par échantillonnage de bois d'épicéa frais infesté par des scolytes sur 25 sites de l'aire de répartition connue du SNE, on n'a trouvé qu'une seule ponte avec 6 jeunes scolytes appartenant au SNE. La découverte a été faite dans une branche où le SNE est apparu en même temps que le scolyte typographe, le chalcographe (Pityogenes chalcographus) et les Hylurogops (Hylurogops sp.) Des analyses des SNE isolés ont montré que les coléoptères envahissants ne portaient pas de champignon pathogène exotique et présentaient une composition de champignons associés similaire à celle des scolytes typographes également étudiés à des fins de contrôle.
Les résultats de l'étude du potentiel de dégâts, ainsi que les résultats de la surveillance des pièges, montrent que le SNE est certes déjà largement répandu dans le nord-est de la Suisse, mais qu'il ne contribue guère au volume de bois endommagé. Il n'est donc pas nécessaire pour l'instant d'adapter les stratégies actuelles de lutte contre les attaques de scolytes sur l'épicéa. En cas d'apparition plus importante du SNE, cela pourrait s’avérer nécessaire, car les scolytes quittent déjà les arbres infestés en automne et passent l'hiver dans la litière au sol. En revanche, le scolyte typographe hiverne généralement dans le couvain à basse altitude. Des mesures de lutte efficaces en cas d'infestation par le SNE devraient donc être mises en œuvre avant la fin de l'été.
Toutefois, les expériences faites dans les pays d'Europe de l'Est, comme la République tchèque, montrent que le SNE peut, comme le scolyte typographe, profiter des effets croissants des changements climatiques (notamment des périodes de sécheresse plus intenses et des températures en hausse) et contribuer de plus en plus aux dégâts sur les épicéas. Cette évolution devrait donc être examinée à l'avenir à intervalles réguliers afin de pouvoir adapter les stratégies de lutte au moment opportun.